Le « re-tour » de Bretagne

Il faut se résoudre à revenir vers notre port d'attache, un peu la mort dans l'âme de sentir ce retour. On dit que « partir, c'est mourir un peu », mais revenir au point de départ, c'est peut-être renoncer, et je ressens ce renoncement comme une régression. Mais il reste tant à regarder, à découvrir dans ce nord Bretagne, que je me réjouis de vagabonder dans les mouillages et ports secrets que nous avions négligés à l'aller, en raison des conditions de mer musclées qui ne nous autorisaient pas toutes les fantaisies.

Saint Servan

Autrefois nommée Aleth, cette petite ville est née avant Saint Malo. C'est finalement ici que s'est installé le port de plaisance des Bas Sablons. Nous sommes tombés sous le charme de la tour de Solidor, de ses restaus animés d'orchestres de jazz et son musée des cap horniers, du pub du Cuningham, lieu de rencontre des yachties, et de la librairie La Droguerie de Marine, au mille objets insolites. Un matin, sur le ponton, j'entends un cri : « Mais c'est pas vrai ! ». C'est Loïc que nous avions connu à Madère en 2009. Un autre jour, alors que je grimpe sur mon bateau, Philippe, que je ne connais pas encore me tape sur l'épaule : "Salut Gérard, je te connais par ton blog, et par Didier et Chantal que tu as connus aux Açores ! ». Que le monde des marins est petit !

L'ile Cézembre

Devant Saint Malo, cette ile nous offre sa plage minuscule pour l'abri d'une nuit. Pendant la seconde guerre, elle était occupée par des allemands irréductibles, que nos alliés ont cru bon de déloger avec une pluie de 20000 bombes, en expérimentant le napalm et le phosphore. Cette pluie fut si violente qu'elle coupa l'île en deux.

Le fort de la Latte

Seul dans ce magnifique mouillage proche du cap Fréhel, bien abrité des vents d'ouest, sous la protection du fort de la Latte, château médiéval de décors de cinéma qui est le lieu de tournage de plusieurs films de cape et d'épée. Ilot coupé de terre par deux ponts-levis, la forteresse resta imprenable face aux assauts des anglais et du temps.

Dahouet

J'ai le coup de cur pour ce petit port des anciens terre-neuvas, parfaitement abrité, dans son écrin inaccessible. Je ne compte pas les heures passées sur la carte, les instructions nautiques et l'annuaire des marées pour comprendre comment rentrer dans ce trou de souris, sans laisser la quille de Boisbarbu dans le tortueux chenal d'entrée. Sans doute Notre Dame de la Garde qui surplombe l'entrée du port y est pour quelque chose. Pendant la nuit, quand la mer descend et que les rochers montent, le port n'est plus assez profond pour le lest de Boisbarbu. Sa quille s'enfonce bien verticalement de 30cm dans la vase qui s'accumule chaque saison un peu plus. Fort heureusement, Boisbarbu fait sa souille et ne se couche pas sur le flanc.

A basse mer, le bassin du port de plaisance est protégé par un seuil. Au delà, le chenal d'entrée est à sec. Les terre-neuvas s'appuyaient sur le quai de pierre, ou l'eau vient au raz de la rue par pleine mer de vives eaux.

De Dahouet, Evelyne et moi enfourchons deux vélos de fortune pour 75 km autour du cap Fréhel, somptueuse demeure des oiseaux de mer. Goélands, cormorans, fous de bassan, guillemots, pingouins tordas, huîtriers pie et mouettes rieuses, sont maîtres des lieux.

Lézardrieux

Le long de la rivière du Trieux, que le vent du nord nous fait remonter vent arrière, la petite ville et sa jolie place du marché, nous ouvre ses portes. Pour éviter le fort courant traversant les pontons du port, nous amarrons Boisbarbu à une bouée.

Bréhat

Comme on peut lire dans la chapelle Saint Michel de Bréhat :  « Celui qui n'obéit pas au gouvernail, obéira aux rochers. » . Il vaut mieux s'en rappeler, en sillonnant les multiples chenaux de Bréhat, si on ne veut pas laisser sa quille sur un écueil.

Nous avons donc goûté au plaisir et à l'anxiété de « faire du rase cailloux » dans le chenal de Kerpont, celui du Trieux, de Ferlas, de la Trinité ou du Lastel, pour chercher un mouillage à la Chambre, à Port Clos ou à la Corderie. Tenir compte du courant qui porte sur les cailloux où l'on zigzague, les yeux rivés sur la carte pour suivre au mieux la route que j'ai tracée la veille en suivant les instructions nautiques.

Paimpol

Calculer son horaire de passage dans le chenal de Paimpol qui découvre sur des kilomètres à basse mer, avant de passer l'écluse qui nous amène en plein centre de la ville animée par les touristes attirés par le soleil breton, enfin arrivé.

Boisbarbu a revêtu sa parure pour pavoiser en ce 14 juillet que Paimpol célèbre par un beau feu d'artifice sur le port. Oh, la belle bleue ! C'est ici que Philippe, grand marin devant l'éternel et embarqué à Saint Malo, nous quitte par le petit train du Trieux qui le conduira presque jusqu'à Eybens

Une semaine de navigation harmonieuse, la visite de l'abbaye de Beauport et le tour de Bréhat à pied, ont soudé notre amitié.

Port Blanc

Me souvenant de notre arrivée ici en 2010, je me permet une entrée sous voiles dans le chenal vers le bassin de Port Blanc, entre l'ile Saint Gildas et l'ile des Femmes, avant de nous amarrer à une bouée. Aucune activité ne vient troubler la torpeur humide de cette journée de brouillard. Nous nous laissons bercer toute la nuit, au rythme de la houle discrète et silencieuse.

Les 7 îles

Encore plus qu'hier, un épais brouillard enveloppe toutes choses. Boisbarbu se déplace lentement et en silence dans ce blanc coton qui ne nous laisse aucune visibilité au-delà du balcon avant. Comme à ski par jour blanc, nous ressentons le vertige de nous déplacer sans repère. Il me faut fixer l'aiguille du compas et faire entièrement confiance au point rouge du GPS sur la carte électronique pour ne pas instinctivement tourner la barre sur bâbord pour finalement tourner en rond. Evelyne est rivée au radar, pendant qu'à la barre, je m'époumone régulièrement à la corne de brume. Ce temps très calme nous accorde le privilège de passer toute une nuit au mouillage de l'île aux Moines, au milieu de ce sanctuaire ornithologique.

Nous passons la soirée à observer attentivement aux jumelles et avec émerveillement le manège des oiseaux. Ce cormoran revenant de la pêche qui se sèche les ailes au soleil couchant, ce jeune goéland duveteux qui tente ses premiers battements d'aile, l'huîtrier pie poussant son cri strident, ou les 2 macareux qui sortent de l'eau d'un vol lourd et maladroit.


L'île Rouzic est la plus orientale de l'archipel. La plus importante colonie de fous de bassan de nos cotes y a élu domicile. C'est très impressionnant de repérer à l'horizon l'île Rouzic comme un amer tout blanc. Ce blanc n'est pas la couleur de la roche, mais la foultitude des fous de bassan couvrant un versant de l'île. En approchant la montagne blanche se pixélise en dizaines de milliers d'oiseaux.

Ploumanach

Nous ne résistons pas au plaisir de revenir dans le dédale de granit rose qui fut un coup de cur de la première partie de notre voyage. L'entrée délicate du port nous est devenue familière, mais nous ne nous lassons pas de circuler dans ces blocs de granit aux formes fantasmagoriques. Cette fois, c'est même en kayak que nous serpentons dans ce labyrinthe.

Trébeurden (prononcez Trébeurdin !)

La marina s'est incrustée dans un décor grandiose. Un seuil avec porte à bascule la défend de l'assèchement de basse mer. Le système de porte basculante gagne plusieurs heures précieuses dans la fenêtre de temps quotidienne pour rentrer ou sortir.

Lannion

Que nous rallions rapidement en VAE (vélo à assistance électrique). Première expérience pour nous, qui nous a bien fait rire. Quelques vieilles maisons des rues de Lannion.

Roscoff

Où nous arrivons à 22h pour en repartir à 5h du matin. Marée et météo obligent ! Dans les dernières encablures avant l'entrée du port, alors que nous cherchons notre route au travers des plateaux rocheux, 2 vagues beaucoup plus hautes que les autres nous surprennent et effrayent Evelyne. Nous avons le temps de solidement nous agripper et le danger est passé, mais pas l'émotion qui hantera les rêves d'Evelyne. Ouf ! Surprenant. D'où sont elles sorties ces deux là ?

Aber Wrac'h

C'est pourtant à Roscoff que nous avions rendez vous avec Daniel et Anne. Mais la météo marine prévoyant un sale temps d'ouest pour demain, nous préférons épargner à leurs estomacs cette épreuve d'une journée au près à taper dans la vague. Debout à 4h30 pour un départ à la pleine mer de 5h11. Le slalom dans le chenal de Batz, dangereux de nuit, se laisse embouquer à la voile avec 1,5N de courant favorable. Le clignotement des cardinales mobilise notre attention. Evelyne révise son code des signaux lumineux. Voiles en ciseaux Boisbarbu file ses 7,5N. ETA=11h, avant la renverse de marée et avant la perturbation de l'après midi. (ETA= Estimated Time of Arrival). Ne jamais mollir, sans pour autant faire de connerie. Dans ce brouillard et un fort courant de 3N, je renonce au raccourci de la Malouine, et préfère le détour du Libenter. Après une remontée du chenal au près, à 7N, on amarre tranquillement à une bouée devant le port.

Point de ralliement incontournable de ceux qui partent en Angleterre, en Irlande, aux Açores, l'endroit m'évoque d'excellents souvenirs (départ vers les Scilly, retour d'Ecosse) et des images de copains qui m'ont rejoint ici ou ont déposé leur sac à terre. Cerise sur le gâteau, sorti du brouillard, le trois mats « le Bel Espoir » descend l'aber après plusieurs mois de chantier, et s'accorde un dernier mouillage avant de traverser avec une vingtaine de jeunes à son bord. Ayant lu les bouquins du père Jahouen et ayant de l'admiration pour cet homme, la vision de ce navire en partance pour l'espérance, me provoque de l'émotion.

Ile Vierge

Le temps semble propice pour tenter un mouillage incruster dans les rochers de l'île Vierge, entre son phare et l'îlot Valan. L'endroit (Porz Malo) est abrité à basse mer, mais aussitôt déjeuné, il nous faut déguerpir. C'était magnifique. Quelle chance !

Aber Benoît

Aber Ildut

A basse mer de fort coefficient (108), l'entrée est très étroite. On peut presque toucher la main des pêcheurs à pied sur l'estran.
Ce port de goémoniers nous offre un spectacle étrange de ce déchargement incessant de tonnes d'algues qui partent par camions à leur usine de traitement. Le petit musée local nous apprend tout sur cette activité.


Le hasard des rencontres : Yves reconnaît Boisbarbu dont son fils Marc lui avait tant parlé. Nous avions connu Marc aux Açores, en 2009. Café, apéros, histoires de mer,

Ile Molène

« Qui voit Molène, voit sa peine ». Pas pour nous, on a plutôt de la veine, d'être là. C'est ici que viennent ramasser les goémoniers avant de conduire leur précieuse récolte à l'Aber Ildut.

Kermorvan

Croyant trouver un bon abri devant la plage des Blancs Sablons, nous sommes en réalité roulés toute la nuit, par la grande Berceuse.

Le Conquet

Visite de la ville, le temps d'une marée haute. Vite, il faut déguerpir avant d'être posé sur le sable.

Pen Hir

Après trois zigzags impressionnants entre les Tas de Pois, comme une cerise sur le gâteau pour Daniel et Anne, nous leur faisons vivre une dernière nuit devant la plage de Pen Hir, sous les fameuses falaises.

Camaret

Loic, après une navigation en Angleterre, nous attend sur le quai.
Repas crêpes chez Yves et Sylvie qui ont la gentillesse de me prêter leur voiture pour raccompagner nos amis au Fret, ou la navette leur fait traverser la rade vers Brest.

Raz de Sein et Loctudy

Après notre dernière soirée crêpes, vers 22h, Evelyne et moi décidons de passer le Raz de Sein cette nuit, juste avant coup de vent annoncé demain matin 9h, qui nous fermera la porte du sud pour plusieurs jours. Nous avions pourtant rendez-vous avec François et Régine demain à Camaret. Tant pis, il nous trouveront à Loctudy.

Passé la pointe du Toulinguet, en voyant le vent forcir, nous craignons la baston et les courants chaotiques du Raz de Sein. La lune tardive et un ciel clair étoilé nous aident et nous rassurent. Un plan de repli est mis au point en cas d'impossibilité de franchir le Raz de Sein. Après 2 virements bien planifiés entre Tevennec et la Vieille, nous franchissons le Raz redouté une demi heure avant l'étale de basse mer, comme prévu. Evelyne explose de joie et se trouve confortée dans notre décision. Il suffit maintenant d'abattre dans la baie d'Audierne pour un bord que nous espérions de travers et confortable. Mais le vent refuse en revenant du sud en rafales de plus en plus violentes. Sur tribord, les orages nous menacent de leurs éclairs aiguisés. Cette clôture barbelée de feu rougeoyante, nous passe dessus en pluies torrentielles, suivie de passages de fronts courts et violents. Le 3 ème ris est pris au pied de mat par Evelyne, courageuse, trempée, et colère contre la grande Cruelle. Eh oui, parfois berceuse, parfois cruelle. Ne pas se laisser enfermer dans la baie d'Audierne, qui n'offre aucun abri, et ou les vagues s'amplifient. La pointe Penmarc'h passée, Evelyne, assidue à la table à carte, me guide efficacement dans le dédale de bouées cardinales sud, puis est, contournant le pays bigouden avant d'embouquer le chenal d'entrée de Loctudy, entre les bouées latérales rouges, puis vertes, sur des hauts fonds ou les vagues du large se sont heureusement cassées. Amarrage au ponton d'accueil et soulagement. Tout parait calme, à part les drisses qui sifflent et frappent le mat. Vidés, nos esprits et nos corps se relâchent. Débarrassés de nos accoutrements (harnais, lampes flash, gilets, cirés, polaires, bonnets), nous nous écroulons sur la couchette. Il est 10h du matin. Dans l'après midi, François et Régine mettent pied à bord dans un bateau encore en désordre et détrempé. Ils ne peuvent imaginer à quoi ils ont échappé.

Port La Foret

Courte navigation d'initiation pour nos nouveaux équipiers. Port la Foret fourmille de champions de la voile. On peut y voir le bateau Macif qui a remporté le dernier Vendée Globe, rondement mené par le jeune et talentueux François Gabart.

Le coup de vent du lendemain nous permet de marcher jusqu'à Concarneau que nous prenons plaisir à visiter, en dépit du grand nombre de touristes à cette saison. Un groupe de musicien mêlant le folklore breton aux instruments péruviens, dans des arrangements originaux, retient notre attention pendant plus d'une heure.

Glénan

Il fallait que nos équipiers connaissent ce lieu mythique, aux allures de lagon. Ils sont conquis.
C'est en 1947 que Philippe et Hélène Viannay organisent des camps de vacances dans l'archipel des Glénan pour aider les hommes meurtris par la guerre à se reconstruire. L'école de voile des Glénans est née pour « créer entre les hommes et les femmes de tous les pays, des liens par la mer »

Port Manec'h

Apprenant par VHF que Port Tudy n'accepte plus aucun visiteur, nous faisons halte à Port Manec'h, mouillage inconfortable dans l'embouchure de l'Aven. La rivière du Belon, juste à coté aurait pu nous servir d'abri, mais les bancs de sable à son entrée nous en ont interdit l'accès. A tue tête sur sa guitare, François séduit le jeune équipage du voilier voisin, de l'école des Glénans. Oui, je le redis, Glénan est au singulier quand on parle des ses îles, et au pluriel quand il s'agit de son école.

Port Tudy

Relâche du déjeuner dans port Tudy, sur l'ile de Groix, ou nous avons la surprise et le plaisir de rencontrer Marc, Odile, et leurs enfants Sophie, Nicolas et Alizée, qui sont heureux de grimper à bord, le temps d'un café, pendant que les enfants sont ravis de découvrir Boisbarbu et de poser 1000 questions.

Pointe des Poulains

Sachant le port de Sauzon serait bondé, comme les autres mouillages connus de Belle Ile, nous mouillons notre ancre dans un minuscule écrin au sud de la pointe des Poulains. L'endroit sauvage et exigu mais de bonne tenue, me semble un bon abri pour la nuit. Nous y sommes seuls, dans un paysage à couper le souffle. Il n'en fallait pas plus à François pour stimuler son inspiration. Il se plonge dans ses aquarelles, le regard déchiffrant les lignes rocheuses, et la main dessinant automatiquement les émotions de l'artiste.

Sauzon

Halte du midi seulement, mais qui est suffisante pour que notre artiste peintre passe une heure à croquer sur papier, le charme de ce petit port.

Houat

La grande plage de Houat nous abrite du puissant vent de sud-ouest. Confiant dans mon calcul de marée, Boisbarbu pose son ancre proche du rivage, ce qui nous permet de débarquer en annexe sans trop nous mouiller. La visite du village, petit paradis terrestre, tente de nous faire oublier que c'est ici notre dernière soirée en mer. Quel magnifique épilogue de 3 mois de navigation en Bretagne.

La Vilaine

La belle Vilaine nous réserve le meilleur accueil, avec un vent d'ouest, portant, qui nous propulse sous voiles jusqu'au barrage d'Arzal, puis jusqu'à la Roche Bernard que nous doublons en admirant son vieux port, et enfin jusqu'à Foleux, terme du périple. C'est une première pour Boisbarbu que de remonter jusqu'ici à la voile. Quel cadeau de la nature, pour cette dernière étape !

François et Régine nous aide une journée à rincer le bateau avant de poursuivre leurs vacances. Evelyne reste quelques jours pour la mise à sec et le nettoyage complet, avant de me laisser quelques jours encore à bord, à accomplir quelques travaux et savourer les dernières journée agréable en Bretagne.

Que du bonheur !

 

retour en haut de page